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Interview

 

 

Laure-Anne Cappellesso : Des nouvelles, pourquoi écrire des nouvelles ?

Fabien Maréchal : J'aimerais répondre : pour faire la nique à ceux qui ne jurent que par le roman – mais ce n'est pas le cas !

 

J'écris des nouvelles depuis que, un jour de page blanche, alors que je bloquais sur un roman parti à la poubelle depuis, une idée m'a embarqué à l'heure du dîner : j'ai tapé comme un fou, en poursuivant littéralement les mots avant qu'ils ne s'échappent ; je n'ai relevé le nez qu'à l'aube. L'histoire était terminée (presque… C'est devenu La Ligne après une douzaine de réécritures). J'avais découvert un état quasiment second d'intense jubilation, et brisé un carcan d'écriture.

 

Plus récemment, j'ai aussi compris ce que ma formation de journaliste pouvait m'apporter : la rigueur, la concision et l'habitude de se poser certaines questions (quelle est mon "angle" ? où couper ?). Ce sont des contraintes libératrices : je peux divaguer sans me perdre et renforcer l'impact du texte sans en sacrifier l'épaisseur.

 

 

Des "nouvelles à ne pas y croire" ? Pensez-vous mettre sur papier des réalités, des événements qui nous échappent et que vous parvenez à capter et à fixer ?

Nous sommes tous confrontés au sentiment d'absurdité – non-sens profond de l'existence, aberration de l'organisation sociale, artifice dans les relations humaines. Bref, ce que vivre signifie nous échappe. Ecrire est un moyen de me reconstruire un rapport plus sincère et personnel à ce monde de tordus, en le tordant à ma façon.

 

Mais le point de départ du texte doit sonner juste pour que le lecteur ressente comme plausibles des situations irréelles. C'est grâce à ce traitement pragmatique du déraillement que des choses intéressantes surgissent dans l'écriture. Et, parfois, un enchaînement étonnamment cohérent se produit, une sorte de logique de l'absurde qui retombe sur des pieds réalistes.

 

Cependant, soyons francs : j'adore jongler avec les idées ; je suis un gosse dans un bac à mots ; je joue au Lego dans mes histoires ; je dessine des monstres dans les nuages. En un sens, Fernando Pessoa a répondu il y a longtemps à votre question (et c'est à Autin-Grenier que je dois de l'avoir découvert), dans Tabacaria ("bureau de tabac") : "Je ne suis rien, je ne serai jamais rien, je ne peux rien vouloir être. A part cela, je porte en moi tous les rêves du monde." Rideau !

 

 

Vous vous amusez des conventions, vous moquez du protocole. Y a-t-il une volonté, même minime, de mettre l'humour dans notre monde ? De montrer que, franchement, il ne s'agit pas de prendre tout au sérieux ?

Au contraire! Tout cela est extrêmement sérieux. En même temps, comme l'écrit Pierre Autin-Grenier, encore lui : "l'éternité est inutile". Dès lors, affirmer le sérieux de quoi que ce soit devient pernicieux. Mais en rire soulage. Pierre Desproges se moquait du cancer qui allait le tuer; Imre Kertész et Primo Levi, survivants des camps de concentration, ont une formidable capacité d'autodérision.

 

L'absurde et l'humour sont des outils littéraires privilégiés parce qu'ils reflètent l'irrésoluble contradiction de la conscience. D'ailleurs, je pars souvent d'une idée qui me fait rire mais qui finit par me servir à exprimer des idées plutôt sombres. Si je mets de moi-même dans mes personnages, c'est sur ce plan : je m'imagine aussi désemparé ou ingénu qu'eux dans des situations analogues. On ne devrait jamais conchier les autres avant d'avoir pris conscience que l'on n'est soi-même qu'une vaste escroquerie.

 

 

Si vous deviez n'évoquer qu'une de vos nouvelles, quelle serait-elle ?

Café ? repose sur deux idées. Primo, la maîtrise du monde offerte par les objets industriels s'est muée en prison. Secundo, pour reprendre la célèbre citation de Kenneth Boulding, “celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou soit un économiste” (précisons que Boulding lui-même était économiste).

 

Le personnage principal de Café ? est un type ordinaire, qui a besoin d'être rassuré, avec sa petite vie tranquille, sa femme dont il admire le courage face à la vie quotidienne, sa vieille voiture. Or même lui qui n'est pas drogué à la surconsommation s'aperçoit, à la faveur d'un bouleversement inattendu, à quel point il est dépendant des objets. Et aussi que, malgré tout, il y a quelque chose d'heureux à tirer de la nouvelle situation de privation.

 

Café ? sous-entend que l'espoir réside dans cette prise de conscience : même si la nature et les ressources diverses nous permettaient de foncer ad vitam aeternam en klaxonnant dans notre grosse bagnole rejetant plein de saloperies sur un billard d'asphalte, ce ne serait pas une raison pour continuer. Parce que foncer ainsi tête baissée ne nous rend pas heureux. Passer du mode de vie consumériste actuel à un autre ne serait sans doute pas si terrible : c'est se rendre compte de cela qui, en fin de compte, nous semble véritablement douloureux.

 

Illustration de David Cren pour "Nouvelles à ne pas y croire"